27/11/2008

Sixième observation


La surveillance surveillée*

Les limitations de sa liberté que le citoyen des pays dits démocratiques est maintenant prêt à accepter sont infiniment plus importantes que celles auxquelles il aurait consenti il y a vingt ans. Il suffit de penser à la manière dont s’est diffusée l’idée que les espaces publics, les places et les rues – ces lieux institutionnels de la liberté et de la démocratie – doivent être constamment surveillés par des caméras.
Un tel environnement n’est pas celui d’une ville, c’est celui d’une prison ! Est-il libre, celui qui se promène dans un espace constamment surveillé ?
Giorgio Agamben, Le gouvernement de l’insécurité, La revue internationale des livres et des idées, n°4, mars-avril 2008 (entretien)

*titre inspiréé "Big Brother Awards, les surveillants surveillés"

22/11/2008
13h34 à 15h09, Orléans
Observation n°6

Parcours pré-établi dans la zone centre-ville d’Orléans.
Observation et repérage des systèmes de surveillance : caméras, patrouilles de police et gendarmerie nationales.



Le parcours a duré de 13h34 à 15h09, soit 90 minutes.
Durant ce laps de temps j’ai vu :

10 voitures de police en patrouille

2 voitures de police en intervention
1 voiture de gendarmerie

1 gendarme à moto

1 fourgon de la gerdarmerie en stationnement

1 dizaine d’agents de
surveillance de la voie publique.
ainsi que :

18 caméras de vidéosurveillance

Ce qui fait une surveillance toutes les 2 à 3 minutes, dans le centre-ville d’Orléans.


25/11/2008

Sous surveillance constante

Je sors dans la rue. Dehors. C’est là que se trouvent les gens. Les autres. Ceux que je ne connais pas et qui ne me connaissent pas. Des gens pressés qui se bousculent, pourtant ici mais déjà ailleurs. Ils suivent leurs trajectoires, vues d’en haut elles se croisent et s’entremêlent mais personne ne se rencontre. Et je suis là moi aussi, un point parmi tant d’autres.

Anonyme.

Je me plais à dire que personne ne sait rien de moi ou ne m’a déjà vue.

Mais la caméra elle si. Elle, elle guette. Elle est là. Elle enregistre tout, tout le temps. Elle, elle sait que je passe souvent par là, que chaque jour je viens ici pour acheter mon pain (sauf le week-end). Celle qui me rend la monnaie le sait aussi, mais elle ne me fait aucun signe qui pourrait me le laisser croire. Service, sourire, rentabilité. Elle aussi est surveillée.

Je tourne dans une autre rue. Ici pas de caméras, mais après quelques pas, une patrouille de police me dépasse. Ce n’est pas moi qu’ils regardent mais ils m’ont vue. Je continue mon chemin.

J’entre dans le grand centre commercial avec toutes ses lumières et ses couleurs qui attirent le regard. Mais à gauche un vigil-pompier, à droite un vigil-costard-lunettes-noires d’un des magasins du centre commercial, en face une caméra, derrière une autre caméra, pour une vision à 360°. Et dans mes oreilles une musique d’ambiance, thème : forêt tropicale (???), pour contrôler mon humeur et ma frénésie d’achat. Je passe sur le conditionnement des rayons de supermarché pour arriver à la caisse. Tapis roulant, bips, codes barres, total, carte d’adhésion, chèque, carte d’identité… et me voilà avec mes deux gros sacs remplis de courses. Caméras devant, derrière, vigils tout autour, vigil-pompier, vigil-costard-lunettes-noires…

Venez à la campagne, y a pas tout ça nous dira-t-on !

Oui mais dans les villages, pas besoin de caméras pour que tout le bourg soit au courant du dernier ragot !

Réponse à Anonyme (voir commentaire du précédent message)

Merci Anonyme, qui que tu sois (même si je pense le savoir), j'avais bien besoin de ton message ! Même si ton pseudo m'a énervée dans un premier temps, je ne peux rien te reprocher parce que je défends la garantie de l'anonymat (alors bien joué).

Ton message est un peu un souffle d'air dans mon cerveau surchargé de la lecture de Big Brother Awards, les surveillants surveillés. Il mélange mes idées, fait un peu de ménage et m'amène à reconsidérer la chose sous un nouvel angle. L'accumulation d'exemples (cités dans le livre) prouvant le contrôle et la surveillance du gouvernement sur chacun, ne me fait voir le problème que sous un seul angle.

Ta théorie me pose question. Selon toi le contrôle serait nécessaire pour créer un gigantesque village à l'échelle du monde (utopie?) et ainsi recréer les liens existant autrefois à l'échelle du village ? Selon toi toujours, être libre signifie être individualiste ? Dans ce cas alors, contrôler l'individu revient à contrôler la liberté. Est-ce que quelqu'un peut avoir le pouvoir de s'arroger le droit de contrôler les libertés individuelles ? Penses-tu vraiment qu'il n'y a pas d'autre moyen que la surveillance et le contrôle pour assurer notre survie ? Une société qui vit dans la crainte permanente ne peut rien donner de bon...

Je suis d'accord avec toi qu'autrefois à l'échelle du village tout ce savait (et c'est encore le cas dans certains bourgs de France) pourtant l'information qui circulait n'était pas de même nature et n'apportait pas à la personne les mêmes préjudices que les informations recueillies de nos jours. Par rapport à ce propos, tu m'as décidée à publier un texte que j'ai écris la semaine dernière (prochain message).

Pour moi, le quotidien c'est...

Selon l'Encyclopédie Universaliste, le quotidien est toujours un caractère répétitif plus ou moins voilé par les obsessions et les craintes. [...] Il est l'invariant des variations qu'il enveloppe. Les jours se suivent et se ressemblent, pourtant tout change.

Ainsi devient quotidien quelque chose qui entre dans notre vie de tous les jours, quelque chose qui se répète et par rapport à laquelle on ne porte plus attention. Quand on parle de quotidien, on parle donc aussi d'habitude. Habitude qui se crée par la répétition. Attention quotidien ne veut pas dire ni monotone ni banal. Heureusement qu'à l'intérieur de notre vie journalière se produit des choses extraordinaires.

Il appartient à chacun de nous d'observer le quotidien pour extraire des éléments particuliers, éléments particuliers qui, sans notre attention et notre regard, se fondent dans la répétition quotidienne.

Il est un élément qui requiert toute notre attention et qui tend à se banaliser et à entrer notre quotidien, à y prendre de plus en plus de place sans que nous n'y fassions très attention... Au nom de la sécurité de tous, la surveillance permanente et le contrôle de l'identité de chacun s'accentue. Bientôt il sera de plus en plus difficile de faire un pas dans la rue sans être filmé (le Ministère de l'Intérieur annonce que d'ici 2012 le nombre de caméras en France sera triplé -de 350 000 à un million-), de naviguer sur internet sans être fiché (les fournisseurs de connexion internet ont désormais le droit de constituer une base de données de se qu'on fait sur le net à partir de notre adresse IP), de payer un achat sans donner d'informations personnelles (projet de payement par empreinte digitale), d'avoir le droit à la présomption d'innocence (un parmi tant d'autres, le fichier STIC qui répertorie tout individu considéré comme "suspect" par la police, et garde la trace de toutes les victimes), etc...

Exemples extraits de Big Brother Awards, les surveillants surveillés (livre Zones).

Une société de surveillance et de contrôle laisse peu de place à une société démocratique garante des libertés individuelles. Est-ce véritablement de cette société que nous voulons? Au nom de la protection, sommes-nous prêts à accepter une surveillance et un contrôle quotidiens?

"Si vous croyez que le monde ressemblera un jour à celui de Big Brother, détrompez-vous... Vous êtes en plein dedans ! [...] Lorsqu'on ne s'étonne plus du traçage, de la vidéosurveillance ou de la conservation des données, c'est justement le signal qu'on est entré dans un monde orwellien."
Alex Türk, président de la Comission nationale de l'informatique et des libertés, dans le Figaro, 6 août 2005.